Dans une interview au Monde daté du mardi 16 juin 2009, Bertrand Delanoë analyse le mauvais score du PS aux élections européennes, et esquisse quelques pistes pour l'avenir.
Quelle est votre analyse du très mauvais score du PS aux élections européennes du 7 juin ?
C’est un rendez-vous manqué. Nous ne nous faisons plus comprendre. Si l’on ajoute la faiblesse de notre score au niveau élevé de l’abstention, l’évidence s’impose : les électeurs n’ont pas voté pour nous parce qu’ils n’en avaient pas envie. Nous payons bien sûr l’insuffisante clarté de notre proposition européenne mais aussi un comportement. Cela vient de loin et le congrès de Reims n’a rien arrangé. Aujourd’hui, ce qui domine dans l’opinion et altère tout autre message, c’est que nous avons perdu le sens du désintéressement et de la victoire collective. Il y a là un grave enjeu de culture démocratique.
La responsabilité est-elle collective ou est-ce la direction du PS qui a mal manoeuvré ?
C’est une responsabilité collective, de la base au sommet. Les électeurs n’ont plus le sentiment d’être notre principale préoccupation. Ce processus lourd rappelle
les dérives de la SFIO : des phénomènes de clientélisme en interne, des votes pas forcément clairs, une paresse intellectuelle. Fondamentalement, depuis avril 2002, nous n’avons pas réussi à
arrêter une orientation claire, ni à mettre en harmonie notre force locale et notre force nationale. Au congrès de Reims, il y avait quatre composantes principales. Or, j’ai éprouvé
personnellement l’impossibilité de dégager une option majoritaire basée sur le fond, sur une identité assumée, sur la clarté des alliances. Il faut donc un sursaut. Notre tâche prioritaire est de
construire une orientation politique de gauche, réformiste, européenne, écologiste. Il est temps de recréer un mouvement à ancrage populaire, moderne, réinventant sa relation aux citoyens et
s’assumant comme une gauche de gouvernement. Vous savez, dans ce parti, il y a toujours eu des débats d’idées et des rivalités de personnes mais aux moments essentiels, l’objectif d’une victoire
de nos idées, pour la France, était plus fort que tout. Il faut créer les conditions pour que cela redevienne possible quel que soit celle ou celui qui aura mérité d’être
notre leader.
A Paris aussi vous incarniez une gauche écologique et responsable. Vous aviez choisi la tête de la liste. Or, vous subissez un échec. Comment l’expliquer ?
Le résultat est effectivement un échec. J’y prends ma part. Et Harlem Désir, pas plus que les autres candidats, n’est en cause. Car le vote des Parisiens s’est fait sur une offre nationale, déconnectée de l’enjeu municipal. J’avoue d’ailleurs que je n’ai rien vu venir car sur le terrain, l’accueil était comparable à celui des municipales de 2008 où j’avais recueilli 41% au premier tour.
Pourquoi Daniel Cohn-Bendit a-t-il autant marqué de points?
D’abord, c’est un très bon candidat. Il l’avait déjà montré en 1999. Il parle net, direct. Il est nature, il est malin, aussi. Daniel Cohn-Bendit a su transformer en force ce qui aurait pu être son point faible : il a rassemblé des gens très différents. J’observe aussi qu’il a fait une campagne européenne et écologiste située au centre-gauche en parvenant à gommer dans le discours des Verts, certains aspects à tonalité un peu gauchiste.
Vous voulez dire qu’il est plus ouvert que les autres Verts ? Il est « libéral libertaire», comme vous ?
Oh, je ne réfute pas cette comparaison là, même si elle est réductrice. Mais au plan économique, il est beaucoup plus libéral que moi. Par exemple, il est plus indulgent que je ne l’aurais été sur la dérégulation des transports ferroviaires. Et aux municipales de mars 2008, Daniel Cohn-Bendit m’avait publiquement demandé de faire alliance avec le MoDem alors que les Verts de Paris me disaient : « pas question ! ». J’ai choisi de rassembler d’abord sur la clarté d’un projet.
Vous restez hostile aux alliances avec le Modem ?
Je continue de penser que la droite et la gauche, ce n’est pas la même chose : donc, quelle cohérence politique dans une alliance avec un parti qui refuse de dire s’il se sent plus proche du camp progressiste ou du camp conservateur ? En revanche, si des forces du centre assument cette clarification et acceptent de gouverner avec toutes les composantes de la gauche, pourquoi pas ? Mais j’exprime une autre condition : il est inacceptable de s’allier avec une formation qui pratique des accords à géométrie variable, avec la gauche à un endroit, avec la droite à un autre. C’est cela qui crée la confusion et installe, dans l’esprit de l’électeur, le sentiment de « bricolages » politiciens. Au contraire, il faut lui proposer une offre bien différenciée. Je désapprouve donc ce que le PS a toléré aux dernières élections municipales. La démocratie française est malade, le PS doit redevenir un facteur de clarté et d’honnêteté.
En Ile de France, Jean-Paul Huchon se dit déjà prêt à une alliance avec le centre.
D’abord, je lui fais confiance pour porter le projet d’avenir de l’Ile de France. Ensuite, je ne suis pas un donneur de leçons. Je vais donc en parler directement avec lui, et certainement pas par journaux interposés.
La réponse de Martine Aubry au conseil national mardi 9 juin, a t elle été à la hauteur de la situation ?
Quand on doit se ressaisir après des années d'affaiblissement, il me semble normal de ne pas trouver la solution en 48 heures. Ce qui doit être à l’ordre du jour, c’est le courage et l’esprit collectif, pour le renouveau. Car les Français attendent de nous du travail et des actes.
Etes vous prêt à l'aider ?
Bien sûr.
A quelles conditions ?
Il n'y pas de condition. Je suis loyal et collectif mais j'ai aussi des convictions. J'ai donc l'intention d'être libre dans mes convictions et totalement collectif dans mon engagement.
Avez-vous fait une croix sur vos ambitions personnelles au sein du PS ?
Je n'ai fait de croix sur rien du tout. J’agis en fonction de ce que je crois utile et efficace. Au lendemain de ces élections européennes, il serait ridicule de penser à autre chose. Je veux servir mon pays par les valeurs de la gauche. Et cela peut se faire sans a-priori sur les postes.
Le débat sur les primaires vous paraît-il prématuré ou négatif ?
Ni prématuré, ni négatif. Sur l’ensemble de nos modes de fonctionnement, nous devons ouvrir non seulement les fenêtres mais aussi les portes. Mais les primaires ne résument pas à elles-seules la rénovation indispensable de nos pratiques, par exemple, sur le cumul des mandats, y compris dans le temps.
D’ailleurs, pourquoi s’appliqueraient-elles seulement à l’élection présidentielle ?
Ce débat, nous devons donc le traiter en cohérence, j’allais dire comme une composante de l’essentiel : notre projet et son articulation avec la stratégie d'alliances.
Comment s’opposer à Nicolas Sarkozy ? Partagez vous la critique de François Bayrou sur l’abus de pouvoir ?
Je serai plus nuancé, il faut distinguer les niveaux. Il y a chez le chef de l’Etat ce qui relève de l’habileté et même de l’intelligence politique : sa façon de mettre en scène son pouvoir et de saturer l’espace médiatique. Mais il y a beaucoup plus inquiétant : la pression qu’il exerce sur les acteurs de la vie médiatique, l’hymne à l’argent roi, une forme d’arrogance et d’auto encensement permanent. Voilà un aspect sur lequel nous pourrions nous opposer fermement et honnêtement.
Qu’appelez vous une opposition honnête ?
Ne pas se disperser, cibler nos critiques sur ce qui heurte nos valeurs et se révèle inefficace dans l’action de Nicolas Sarkozy. Et lier toujours cette critique à des propositions opérationnelles. Dire par exemple que fusionner l’Anpe et l’Unedic pour en faire un grand service public de l’emploi est une bonne idée. Mais que le gouvernement n’y met pas les moyens nécessaires pour assurer une indemnisation convenable et le suivi individualisé des chômeurs, les jeunes notamment dont un quart des moins de 25 ans sont sans emploi. La droite saccage les services publics en supprimant mécaniquement des postes dans l’éducation et la santé. Nous devons nous y opposer, tout en affirmant notre conception des services publics qui ne doivent pas fonctionner au 21e siècle comme dans les années 60. Aujourd’hui, les Français veulent qu’on les protège mais ils demandent en même temps qu’on assure la promotion individuelle. Le socialisme moderne doit concilier ces deux exigences.
Compte tenu de l’ampleur des déficits, la gauche peut-elle proposer autre chose que des hausses d’impôts en 2012 ?
Je ne veux être ni lâche ni avoir de tabous. La politique fiscale du gouvernement est profondément injuste. En 2012, la gauche devra proposer un changement profond de la fiscalité, en disant la vérité sur ses priorités pour le pays, sur la façon de les financer et sur une répartition plus juste de l’effort. Il faudra soulager les classes moyennes sans être démagogue avec les classes moyennes supérieures. Car avant même la crise, la droite a mis les finances publiques dans un état calamiteux : l’addition est lourde, il faudra donc être courageux.